
Retour . ■ La commission DARROIS, qui était chargée de réfléchir à l’évolution de la profession d’avocat, en vue notamment d’envisager une grande profession du droit, a déposé un rapport très décevant, notamment sur trois points importants : - Abandon de la possibilité pour l’avocat de rédiger des actes authentiques : l’acte sous signature d’avocat proposé en lieu et place, n’est qu’un pâle ersatz; un hochet pour nous occuper, puisque l’acte authentique continue de bénéficier du monopole de la publication aux hypothèques. Les notaires peuvent continuer à sabler le champagne ! - Acquiescement au désengagement de l’Etat quant au financement de l’aide juridictionnelle, le rapport prévoyant même un transfert de cette charge sur les professionnels du Droit, qui seront soumis à une nouvelle taxe sur leur chiffre d’affaires : c’est comme si on demandait aux médecins de financer la Couverture Maladie Universelle ! - Abandon du projet de grande profession du droit, puisque la fusion des Avocats avec les Notaires n’est plus à l’ordre du jour, la seule réforme restant la disparition des avoués. ■ La fée DARROIS se transforme d’ailleurs vite en fée Carabosse quand on lit la suite de ce programme qui au lieu d’ouvrir de nouveaux débouchés à l’avocat, le transforme en petit technicien du droit qui n’aura qu’à se soumettre à son employeur ou bien à son investisseur de référence, selon le dispositif suivant préconisé par la Commission : - Toute entreprise pourrait embaucher un avocat, ce qui permettrait par exemple à TOTAL de dire que non seulement il vend du pétrole, mais qu’en plus il exerce la profession d’avocat. Ces avocats salariés pèseront de tout leur poids au sein de nos organes de représentation, dénaturant au profit de leur employeur notre indépendance, qui ne restera plus qu’un souvenir lointain, au regard de l’ouverture parallèle de nos cabinets aux capitaux extérieurs. – Tout investisseur aura en effet la possibilité de s’offrir un cabinet d’avocats : il lui suffira de mettre un peu d’argent sur la table, là où précisément il en manque. Ce sera pratique pour les mafieux de tous bords, quand on connaît la masse d’argent sale circulant ou bien pour les fonds souverains, qui pourront ainsi faire leur entrée dans la profession, rien n’empêchant également TOTAL d’acheter son propre cabinet... Devant tant de signes de soumission au pouvoir économique, on espérait un sursaut de conscience de la part de nos organes représentatifs, mais il n’en est rien, ou si peu. La principale préoccupation du Conseil National des Barreaux est actuellement de surtout ne pas faire de vague : il faut approuver, même mollement, cette réforme, encenser ses promoteurs, car sinon, nous pourrions perdre l’acte sous signature d’avocats ! Voilà le marché de dupes que l’on nous propose : d’un coté, on brandit un petit hochet et de l’autre on nous demande d’approuver benoîtement toutes ces réformes, car sinon nous serons punis, et on nous privera de l’acte sous signature d’avocat. Or l’acte d’avocats est pourtant déjà un concept assez creux puisque nos cabinets rédigent déjà nombre d’actes sous seing privés. L’acte d’avocat ne pourra de toute évidence pas apporter de plus-value significative. Quant à l’avocat salarié en entreprise, dont on nous rebat les oreilles en prétendant qu’il constituerait un débouché miraculeux pour les jeunes, il n’est en fait qu’un leurre puisque de toute façon, du fait de la crise, les groupes n’embauchent pas et qu’en outre, de toute évidence, seuls quelques directeurs juridiques de groupes se verront offrir, par leur employeur, la possibilité d’être avocat. Le seul but déclaré par les grands groupes en embauchant des avocats salariés, via notamment le Cercle Montesquieu, est en effet de pouvoir disposer intra-muros d’un interlocuteur bénéficiant du « legal privilege », c'est-à-dire de la confidentialité de la correspondance en interne, afin bien évidemment d’échapper à toute curiosité judiciaire notamment en matière d’ententes économiques. Il s’agit donc de déréglementer un peu plus les activités économiques, puisque l’impossibilité de contrôle judiciaire conduit inéluctablement à l’ineffectivité de la règle. UN RAPPORT A CONTRE-TEMPS DE LA DEMANDE DE MORALISATION DES AFFAIRES ■ Dans ce vaste projet de destruction organisée de notre profession, on se demande pourquoi il n’a pas été envisagé de mettre aux enchères la Chancellerie, ce qui constituerait le parachèvement de cette ode au capitalisme ultra-libéral, à un moment où au contraire une volonté politique unanime se dégage afin de moraliser et de contrôler les activités économiques. L’absence de contrôle fiable conjuguée à la recherche effrénée de profits a entraîné la crise sans précédent que nous traversons actuellement et a fait naître un besoin de contrôle renforcé dont, tant notre Président de la République que le G20, se font l’écho depuis le mois d’octobre 2008. Une moralisation des affaires est enfin apparue nécessaire. Rappelons que ce mouvement s’est amorcé suite au scandale ENRON qui a conduit à une modification de la réglementation américaine, via notamment le Sarbanes Oxley Act, reprise sous l’égide de l’OCDE et transposée en France dans le cadre de la loi dite de Sécurité Financière d’août 2003. Cette loi a imposé la séparation entre la fonction d’établissement des comptes et celle de révision comptable. Dans ce contexte, nos penseurs de la commission DARROIS auraient pu réfléchir aux moyens permettant aux professionnels du Droit d’apporter leur compétence à ce besoin de sécurisation des affaires, de sorte notamment à redonner confiance aux investisseurs. Une réflexion sur notre statut, s’inscrivant dans le sillage de ce nouveau besoin, aurait dû conduire à proposer, non pas un avocat servile vis-à-vis du pouvoir économique, ce qui est le cas de l’avocat-salarié, soumis au pouvoir de sa direction, mais au contraire à réfléchir au statut d’un avocat indépendant, qui aurait fait son entrée dans l’entreprise, afin de moraliser les affaires et sécuriser les investissements. Ainsi, de même qu’il existe un commissaire aux comptes, limité aux chiffres, il est urgent de réfléchir à l’instauration d’un Commissaire au Droit, fonction bien sûr incompatible avec celle de Conseil de l’entreprise. Le Commissaire au Droit se verrait ainsi investi d’une mission d’alerte sur les risques d’insécurité juridique ou sur les questions d’éthique. Il exercerait un contrôle du respect par les acteurs économiques d’un corpus de règles minimum garantissant un seuil de sécurité juridique des investissements qu’il appartiendrait au législateur de fixer. Cette réforme permettrait de renouer les liens de confiance aujourd’hui totalement rompu entre les français actionnaires et leurs grands groupes et les banques. Elle permettrait à la fois de regagner un actionnariat populaire et de sécuriser les investisseurs tout en offrant de nouvelles perspectives aux avocats, chargés d’assurer de manière efficiente la « fonction régulatrice » du droit. Voilà qui eût été innovant, voila qui aurait ouvert de nouveaux débouchés à l’avocat, qui aurait pu à cette occasion mettre au service de l’intérêt général son talent et ses compétences, s’inscrivant ainsi dans cette démarche de moralisation et de sécurité souhaitée par nos dirigeants politiques. De par sa pratique ancestrale d’une déontologie stricte, fort de son pragmatisme le conduisant à la recherche de solutions pertinentes, l’avocat aurait pu être la figure de proue de cette construction nouvelle. C’est donc encore une occasion ratée. UN EFFET ECONOMIQUE DESASTREUX : Nul n’a vu, à l’occasion des débats autour de la réforme des professions du Droit, une tentative sérieuse de modélisation économique de ses effets sur la profession d’avocat : il est en effet assez rare qu’un apprenti sorcier se lance dans un tableau préfigurant le désastre qu’il fomente. Les fantasmes nourrissent l’imaginaire et affaiblissent le raisonnement tandis que les chiffres peuvent être cruels, leur nudité en disant souvent plus que de longs discours. A ce titre, il est raisonnable de se livrer à une estimation de l’impact DARROIS sur la profession. Le tableau suivant est à méditer : CONCLUSION Le bilan économique de la réforme pour les avocats indépendants serait désastreux. Le Cosal aurait pu soutenir le principe d’une grande profession du Droit, il ne peut que constater que le projet a été définitivement abandonné par la Commission DARROIS, et regrette le déséquilibre envisagé par le projet, au détriment des avocats libéraux. Il n’existe en l’état objectivement aucune raison pour qu’un avocat exerçant à titre libéral, qu’il soit spécialisé ou bien généraliste, provincial ou parisien, se déclare favorable à un train de réformes dont le seul effet sera de réduire à la fois son indépendance et son chiffre d’affaires. De même une analyse de qualité pour le justiciable conduit à n’y retenir aucun bénéfice, puisque l’on ne voit pas où serait la plus-value pour la justice, qui risque au contraire de souffrir d’une qualité moindre, et ce dans tous les domaines d’activité de l’avocat : Ainsi, concernant le droit des affaires, le schéma proposé va t-il créer d’un côté des avocats libéraux « plaidant » et de l’autre des avocats salariés « conseils non plaidant », souffrant tous deux d’une infirmité rédhibitoire : - le Conseil qui ne plaiderait pas (et cela lui sera même interdit en l’état du projet DARROIS ), n’aura pas l’acuité du regard que seules procurent l’activité judiciaire et l’indépendance intellectuelle du libéral. - Quant à l’avocat plaidant, coupé de la vie des affaires, puisque privé de ses fonctions quotidiennes de Conseil au profit de l’avocat-salarié, il ne sera plus qu’un puits de science raisonnant de sa seule éloquence… Il ne pourra même pas intervenir efficacement en matière de transaction immobilière, puisqu’il n’aura pas la possibilité de rédiger des actes authentiques. Il sera de plus concurrencé sévèrement par les notaires, qui bénéficiant d’une rente fondée sur leur monopole, pourront être plus concurrentiels que les avocats pour la rédaction d’actes de la vie des affaires, ce qui créé une distorsion de concurrence, au détriment de l’avocat. . Au terme de cette réflexion, si ces choix aussi objectivement désastreux venaient à être avalisés par nos instances officielles, tels le Conseil National des Barreaux, les Ordres, ou encore la Conférence des Bâtonniers, la question de la représentativité de ces organes et donc de la gouvernance de notre profession devrait se poser de façon urgente. Si c’est l’élargissement de l’assiette des cotisations qui aveugle le jugement de certains de nos organes professionnels, il serait temps qu’ils se préoccupent plus de ce qu’il y a dans l’assiette des avocats cotisants actuellement et qui risquent de ne plus exister demain dans un paysage judiciaire français qui serait : - Sans tribunaux au profit de médiateurs, dont beaucoup se revendiquent comme n’étant pas des professionnels du droit, - Sans avocats indépendants, ou réduits à la portion congrue, la masse devenant salariée des groupes directement ou bien des cabinets qu’ils créeront, grâce à l’ouverture des cabinets aux capitaux extérieurs, C'est-à-dire que l’on va faire disparaître, tout ce qui est une composante de l’esprit français : la création et l’inventivité juridique, la protection des intérêts et des grand équilibres au profit d’une société plus harmonieuse et plus régulée, bref tout ce qu’il était de bon ton de critiquer vertement il y a seulement encore quelques mois, mais qui a prouvé ses vertus au regard des ravages de la crise actuelle. Dans l’hypothèse où cette réforme aboutirait, la véritable question serait alors combien de temps l’avocat, pourra rester un professionnel indépendant, coincé entre d’une part des Notaires au monopole pesant et source de distorsion de concurrence, et d’autre part des entreprises n’ayant pratiquement plus besoin de ses services ? Ne lui restera t-il bientôt plus qu’à faire face au désengagement de l’Etat envers sa Justice, en payant de sa poche le financement de l’accès au Droit des plus démunis ? Elizabeth OSTER Avocat à la Cour de Paris Elue du COSAL au Conseil National des Barreaux Cliquez ici pour diffuser cet article à un confrère Cliquez ici pour lire et télécharger cet article en version PDF Cliquez ici pour télécharger gratuitement la dernière version d’Acrobat Reader 9 Contactez les élus du COSAL - Syndicat des avocats libres : contact@cosal.net
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cahen - le 21/07/09 à 8h23
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Bousquet - le 26/08/09 à 12h06
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